17/08/2006

Pouvoir juif (suite)

Le pouvoir juif : qu’est-ce qu’un juif ?

L’écrivain israélien, originaire de Russie, Israël Shamir, est partisan du droit qu’ont toutes les personnes, quelle que soit leur ethnie ou leur religion, à vivre ensemble en totale égalité entre la mer Méditerranée et le Jourdain. Shamir condamne le comportement d’Israël et de la diaspora juive, et il en appelle à ce qu’un terme soit mis à leur traitement préférentiel, mais il propose, également, une opposition au judaïsme lui-même, raison pour laquelle il est accusé d’anti-judaïsme – accusation qu’il ne dénie nullement, puisqu’en réalité, il la revendique.

Shamir pose l’existence d’une idéologie juive, qu’il appelle le « paradigme juif », et il suggère que c’est l’adhésion volontaire à cet « tournure d’esprit » qui fait d’un juif qu’il est juif. Pour lui, la judaïté n’est ni une race, ni une ethnicité – pour Shamir, il n’existe pas de « tribu » ni de « famille » juives – il ne s’agit donc pas d’un corps biologique ou ethnique d’où nul ne saurait se libérer. De plus, cette idéologie (juive), basée sur des notions d’élection, d’exclusivisme voire même de suprématisme est, tout au moins lorsqu’elle s’est emparée du pouvoir, incompatible avec la paix, l’égalité et la justice en Palestine, ou n’importe où, d’ailleurs.

Il ne viendrait à l’idée de personne de s’opposer à un quelconque juif pour la simple raison qu’il est juif, ni même en raison de ses croyances. Cette opposition ne saurait concerner que ce que ce juif fait. Le problème étant que, dès lors, comme le dit Shamir, que ce que les juifs pensent et même font est précisément ce qui fait d’eux des juifs, l’opposition à la judaïté en tant qu’idéologie se rapproche dangereusement de l’hostilité envers les juifs en raison du simple fait qu’ils le sont. Mais, pour Shamir, les juifs sont juifs parce qu’ils choisissent d’être juifs. On peut être né de parents juifs et avoir été élevé dans les traditions juives, mais on peut toujours, si on le veut, rejeter cette éducation juive et devenir un non-juif. Et c’est ce que beaucoup de juifs ont fait, dont des renégats aussi célèbres que Karl Marx, Saint Paul, Léon Trotsky (et Israël Shamir lui-même…)… L’opposition aux juifs n’a donc rien de comparable à l’hostilité envers les Noirs ou les Asiatiques, ou à n’importe quelle autre attitude raciste, dès lors que ceux qui font l’objet de ce rejet sont parfaitement à même d’abandonner l’idéologie dont il est question.   

Jamais Shamir n’a appelé d’aucune manière que ce soit à ce qu’il soit fait du mal à des juifs ou à quiconque d’autre, ni à ce que des juifs ou qui que ce soit d’autre fassent l’objet d’une quelconque forme de discrimination. L’adhésion à cette idéologie juive est, pour Shamir, regrettable, mais elle ne constitue pas, en elle-même, un motif pour une opposition active. Cela ne signifie pas non plus que Shamir s’opposerait à tout individu juif pour la simple raison qu’il s’agirait d’un juif ou d’une juive. Non. Ce à quoi Shamir objecte activement, ce n’est pas aux « juifs », mais c’est à la « juiverie ». Dans la même acception que l’Eglise catholique, la juiverie consiste en ces juifs organisés avec leurs dirigeants, qui font la promotion active d’intérêts et de valeurs juifs corrosifs, en particulier, aujourd’hui, ceux qui contribuent à l’oppression des Palestiniens.

Nul besoin d’être d’accord à cent pour cent avec Shamir pour comprendre ce dont il nous parle. Pourquoi les juifs n’auraient-ils pas une « mentalité » ? Après tout , un concept tel celui-ci a bien été évoqué et étudié, concernant toutes les autres nations ?

« Il est dangereux, il est erroné, de parler « des Allemands », ou d’un quelconque autre peuple, comme s’il s’agissait d’une unique entité indifférenciée, qui inclurait tous les individus dans une même appréciation. Et pourtant, je ne pense pas que j’irais jusqu’à nier qu’il existât une mentalité propre à chaque peuple (sinon, ce peuple ne serait pas un peuple) : un Deutschtum, une italianité, une hispanité : ce sont les sommes de traditions, de coutumes, d’histoires nationales, de langues et de cultures. Quiconque ne ressent pas en lui-même cet esprit, cette mentalité, qui est national(e) au meilleur sens de ce terme, non seulement n’appartient pas complètement à son propre peuple, mais n’est pas non plus partie de la civilisation humaine. Par conséquent, autant je considère insensé le syllogisme « Tous les Italiens sont des passionnels ; vous êtes Italien, donc, vous êtes un passionnel », autant je pense légitime, dans certaines limites, d’attendre des Italiens, pris dans leur ensemble, ou des Allemands, etc., un comportement spécifique, collectif, plutôt qu’un autre. Il y aura certes des exceptions individuelles, mais une prévision prudente, probabiliste, est à mon avis possible. »
Primo Levi

Et, s’agissant des juifs, cette analyse est sans doute encore plus appropriée. La place du judaïsme, en tant qu’idéologie, au centre de l’ensemble de l’identité juive peut être débattue, mais peu de gens contesteraient l’idée que le judaïsme soit au minimum au centre historique de la judaïté, et, quels que puissent être par ailleurs les liens éventuels qui lient les juifs entre eux, il est certainement vrai que la religion joue un rôle important. Ensuite, pour un groupe de personnes qui ont acquis une telle identité collective extrêmement forte, sans avoir jamais partagé l’occupation d’un même territoire, d’une même langue, ni même, dans bien des cas, une même culture, il est difficile d’envisager ce qu’il pourrait y avoir d’autre, qui fasse que les juifs sont des juifs. Assurément, pour des juifs, en l’absence d’autres facteurs, plus évidents, c’est précisément une telle mentalité qui les a rendu capables d’acquérir leur identité distinctive, depuis si longtemps, et en dépit d’une telle adversité.

Mais, s’il existe bien une quelconque forme d’esprit juif ou d’idéologie juive, de quoi s’agit-il ? En ce qui concerne le judaïsme, je parle ici de la religion, il semble tout à fait clair qu’il y a une idéologie, fondée sur l’élection d’Israël par Dieu, cette relation spéciale que les juifs sont supposés entretenir avec Dieu, et la mission spéciale confiée aux juifs par Dieu. Aussi, pour les juifs pratiquants, il existe une qualité spécifique, intrinsèque à l’alliance et au judaïsme même, bien qu’ils ne soient pas tous unanimes à trouver cette qualité particulièrement enthousiasmante :

« Il existe une tendance, dans la pensée juive, qui dit qu’il y aurait quelque chose de spécial, de Divin, ou autre, qui se serait transmis à travers les générations, formant une certaine lignée génétique, et qui confèrerait une qualité particulière à des gens, et que, par conséquent, la judaïté serait une qualité spéciale. Pour ma part, j’appelle ça du racisme métaphysique ».
Le rabbin Mark Solomon.

Mais s’il est aisé de constater un tel esprit partagé chez les juifs religieux – après tout, n’est-ce pas précisément cet esprit qui fait d’eux des religieux ? – il est beaucoup plus difficile, en revanche, de le définir chez les juifs laïcs, ces juifs qui rejettent, souvent d’une manière on ne saurait plus vocale, tous les aspects de la foi juive. Ils clament bien souvent qu’ils n’ont pas d’idéologie, ou que leur idéologie est une idéologie, disons, de gauche : non seulement cette idéologie n’aurait rien de juif, mais elle serait même opposée à toutes les religions, le judaïsme compris. Cependant, tout en étant en apparence aussi libres de toute cette superstition ignorante, ces mêmes personnes n’en continuent pas moins à se définir comme juives, et dans bien des cas, elles épousent d’autres juifs et continuent à assister à des réunions de solidarité, auxquels n’assistent que des juifs, sous des bannières exclusivement juives. Leur idéologie ne serait-elle pas un petit peu juive, sur les bords ?

Pour moi, il s’agit d’exactement le même sentiment de spécificité que celle que l’on trouve chez les juifs, mais avec une référence spéciale à la victimitude. « Oui, mais seulement au sens hitlérien du terme », répondit le philosophe Maxime Rodinson après qu’on lui eut posé la question de savoir s’il se considérait juif. Pour beaucoup de ces juifs-là, c’est leur identité de peuple menacé et victimisé qui fait d’eux des juifs. « Hitler a dit que j’étais juif, alors pourquoi ne serais-je pas juif, après tout ? » est une réponse, ou encore « Etre juif, quelque part, cela revient à dénier une victoire à tous ceux qui ont pu persécuter des juifs, à travers l’histoire – aussi : je suis juif ! » Pour ces juifs, bien qu’ils soient totalement étrangers à la vie religieuse juive, et même à la vie communautaire juive, le célèbre 614ème commandement post-holocaustique (à ajouter aux 613 commandements classiques) créé par Emil Fackenheim : « Tu survivras ! » est un impératif absolu. Mais, quelle que soit la raison, cette auto-identification va vraiment très profondément en eux. Parmi ces juifs, peu importe à quel point ils peuvent être de gauche ou progressistes, vous pouvez critiquer Israël à la puissance N, vous pouvez vous moquer de l’establishment juif, vous pouvez même dénigrer effrontément la religion juive, mais dérogez ne serait-ce que d’un iota à la ligne du parti en matière d’antisémitisme et de souffrance juive, et vous aurez droit à une soufflée dans les bronches… Pour ces personnes pourtant rationnelles, la souffrance juive et l’antisémitisme sont tout aussi inexplicables, mystérieux et, partant, tabous qu’ils le sont pour n’importe quel juif religieux.

La sécularité juive est souvent citée à titre de preuve qu’il n’existerait pas d’identité juive agglutinée autour d’une quelconque idéologie partagée. Après tout, si tous les juifs adhèrent à la même idéologie fondamentale, comment se fait-il donc que des juifs aussi nombreux, de toute évidence, n’y adhèrent pas ? Et si tous les juifs défendent essentiellement les mêmes intérêts, comment se fait-il qu’ils soient si nombreux, de toute évidence, à ne pas le faire ? Mais est-ce si évident ? Non seulement des juifs laïcs, très souvent, semblent bel et bien adhérer à des notions juives telles l’élection, la spécificité et la victimitude, mais aussi, dans leurs attitudes vis-à-vis des non-juifs en général, et vis-à-vis des Palestiniens en particulier, ils ne diffèrent absolument en rien de juifs religieux.

On invoque souvent le grand nombre de juifs militant dans des mouvements de solidarité avec les Palestiniens, et à quel point la majorité de ces mouvements sont laïcs. Et c’est vrai : il y a beaucoup de juifs qui sont en sympathie avec les Palestiniens, et ces juifs sont très majoritairement laïcs, et dans sa flambée principale, consécutive à 1967, le sionisme virulent s’est trouvé associé à la droite religieuse. Mais cette tradition juive laïque, en réalité, s’est trouvée aux premières lignes de l’assaut sioniste contre les Palestiniens. Ce sont les sionistes laïcs travaillistes qui ont créé l’idéologie sioniste et la société « juifs seulement » pré-étatique. Ce sont des sionistes laïcs – de braves kibbutzniks, humanistes, de gauche – qui ont dirigé et mené à « bien » l’épuration ethnique de 750 000 Palestiniens, ainsi que la destruction de leurs villes et villages. Ce sont des sionistes laïcs qui ont créé l’Etat actuel, avec toutes ses pratiques discriminatoires ; et ce sont des gouvernements largement laïcs qui ont maintenu les citoyens palestiniens d’Israël sous gouvernement militaire, dans leur propre pays, dix-huit années durant… Enfin, c’est un gouvernement travailliste laïc qui a conquis la Cisjordanie et la bande de Gaza, commencé à construire des colonies et embarqué dans le processus d’Oslo, froidement planifié afin de tromper les Palestiniens et de les amener à brader leurs droits légitimes.

Eh bien, même ces juifs laïcs, qui soutiennent effectivement les droits des Palestiniens, offrent dans bien des occasions une solidarité limitée par leur intérêt propre. Que ces gens, au moins autant que n’importe qui d’autre, agissent sous l’empire de leurs motivations les plus élevées, est peut-être vrai. Beaucoup ont été des militants, toute leur vie durant, de multiples causes et beaucoup ont le sentiment que leur activisme découle, consciemment ou inconsciemment, de ce qu’ils considèrent être leurs idéaux les plus élevés inhérents à leur judaïté. Mais, néanmoins, pour beaucoup d’entre eux, la solidarité avec les Palestiniens signifie, avant tout, la protection des juifs. Ils en appellent à la création d’un Etat palestinien sur 22 % du territoire de la Palestine historique, mais à seule fin de pérenniser et de protéger la « judaïté » de l’Etat juif. L’Etat palestinien qu’ils appellent de leurs vœux serait inévitablement faible, dominé par l’économie israélienne et sous le feu des canons de l’armée israélienne – on ne nous fera pas croire qu’ils ne savent pas ce que cela signifie !

Meeting après meeting, discours après discours, tract après trac et banderole après banderole, ces juifs dénoncent l’occupation. « A bas l’occupation !… A bas l’occupation !… A bas l’occupation !… » Mais sur l’injustice inhérente à un Etat réservé aux seuls juifs : pas un mot ! Peut-être, éventuellement, une mention du butin bien mal acquis en 1948, mais rien sur le droit au retour des réfugiés, aucune restitution. Peut-être, simplement une « juste solution », prenant en compte, bien entendu, des « préoccupations démographiques d’Israël ».. « Nous sommes avec vous… Nous sommes avec vous… Nous sommes avec vous… » disent-ils… « mais… » Qu’il s’agisse de telle ou telle forme prise par la Résistance palestinienne, qu’ils désapprouvent, ou d’une occurrence – réelle, ou perçue – d’antisémitisme, pour ces juifs, il y a toujours un « mais… ».

Ils devraient prendre de la graine chez un Henry Herskovitz. Il appartient à une association, Les Témoins Juifs pour la Paix, qui installe des vigiles silencieux devant les synagogues les jours de Shabbat. Bien entendu, tous les autres militants juifs lui gueulent après qu’il ne doit pas cibler les juifs dans ses protestations, qu’il faut faire un distinguo entre les juifs, les Israéliens et les sionistes, qu’il ne fera que s’aliéner les gens que nous voulons mobiliser… Mais il n’en a cure. Il sait que le soutien provenant des juifs consensuels, comme le trotskiste Tony Cliff avait coutume de dire, « … c’est comme du miel sur ton épaule : tu le vois, tu le sens, mais tu ne pourras jamais y goûter ! » Henry le sait, lui aussi, parfaitement, que dire que les juifs, en Amérique, individuellement, et dans leurs associations communautaires et religieuses ne doivent pas être tenus responsables de ce qui est en train de se passer, c’est un mensonge. Et que cela discrédite tous les juifs, aux yeux du monde non-juif.

Ainsi, ces juifs laïcs finissent-ils bien souvent par n’être qu’une énième tourné de ce que Michael Neuman a qualifié d’ « authentique jeu de bonneteau » de l’identité juive. « Regardez ! On est une religion ! Et non : on est une race ! Et hop ! Non : on est une identité culturelle ! Désolés : on est de nouveau une religion ! » La raison ? C’est là la clé pour maintenir le pouvoir juif : il faut qu’il soit indéfinissable, il faut qu’il soit invisible. Comme un bombardier « furtif » Stealth (vous ne le décelez pas sur votre écran radar, mais vous êtes sûr que vous l’aviez au-dessus de la tronche quand vous sautez), le pouvoir juif, avec ses contours estompés et ses formes changeantes, devient invisible. Et si vous ne pouvez pas le voir, vous ne pouvez pas le combattre. Pendant ce temps-là, l’agression contre le peuple palestinien continue…


« Les juifs »

L’expression – « les juifs » – est en elle-même terrifiante, à cause de son association passée avec la discrimination et la violence à l’encontre des juifs. Mais les juifs, eux-mêmes, n’ont aucun problème à l’employer. La notion de peuple juif est au centre de la foi juive, avec des juifs présentant tous les degrés d’adhésion religieuse, voire pas du tout, affirmant encore et toujours son existence. Elle est aussi au centre du sionisme, même dans ses avatars les plus laïcs, et elle est inscrite dans les textes fondateurs de l’Etat d’Israël. Le concept a même reçu une approbation légale internationale quand le peuple juif a été déclaré, par l’Etat allemand, les héritiers de juifs intestats disparus, vivant dans l’après-guerre de 1939-1945. Et c’est néanmoins un article de foi absolu, pour tout le monde, y compris au sein de mouvement de solidarité (avec les Palestiniens), que nous pouvons critiquer et affronter Israël et les Israéliens, mais nous ne pouvons pas critiquer et affronter le peuple juif… A la différence d’Israël et de n’importe quel autre pays, le peuple juif n’a pas de politique commune, et toute critique à l’encontre du peuple juif ne saurait, par conséquent, que viser ce qu’ils sont et n’ont pas ce qu’ils font !

Mais le fait de parler des juifs faisant ceci ou cela est-il plus ou moins acceptable que le fait de parler, disons, des Américains ? Si l’armée américaine dévaste un pays du tiers monde, elle le fait en fonction des ordres que lui a donnés un gouvernement (un gouvernement, c’est un tout petit groupe), avec l’entier soutien des élites gouvernantes (autre tout petit groupe), le soutien tacite d’une partie conséquente de la population (un groupe plus important), la désapprobation silencieuse, probablement, de la majorité de la population (un groupe très nombreux) et l’opposition d’une toute petite minorité (un petit groupe). Les choses sont-elles si différentes, chez les juifs ?

Peut-être. A la différence des Etats-Unis, « les juifs » ne sont pas un corps légalement constitué, et ils n’ont pas une politique commune évidente et définie. « Les juifs » n’ont pas de leadership officiellement désigné, ils n’habitent pas une région particulière, ils ne parlent pas une langue commune, ni mêmes ils ne partagent une culture commune. Théoriquement, tout du moins, il semble y avoir tellement de différences que cela rend toute comparaison intenable. Dans la pratique, l’histoire ne se résume pas à cela.

Il est vrai que « les juifs » ne constituent pas un corps légalement reconnu. Mais le sionisme, avec sa prétention à représenter tous les juifs, a rendu la question de plus en plus confuse. Il est vrai, également, que les sionistes ne représentent pas tous les juifs. Mais ils représentent bel et bien les opinions de très nombreux juifs, vraiment très nombreux. Et certainement aussi des juifs les plus puissants et influents. Et il n’y a aucun doute que l’écrasante majorité des juifs organisés soutiennent totalement le projet sioniste. Que « les juifs » n’aient pas de leadership formellement désignés ne signifie nullement qu’ils n’aient aucun leadership – des corps, à nouveau, auxquels l’écrasante majorité des juifs organisés font acte d’allégeance : le gouvernement israélien, l’Organisation sioniste mondiale [WZO] ; beaucoup de grandes organisations juives puissantes, comme l’Anti-Defamation League et la Conférence des Présidents des Grandes Organisations Juives Américaines, le Centre Simon Wiesenthal ; des organismes moins considérables, comme le Bureau des Députés Juifs Britanniques et des associations analogues dans tous les pays où vivent des juifs. Et puis, il y a le réseau très étendu des institutions juives, souvent liées, via des synagogues, à l’ensemble du spectre de la vie communautaire et religieuse juive. Toutes ces institutions, avec leur vaste réseau interconnecté représentent un leadership, et comment ! Ils ont des politiques clairement définies, et ils sont sur un seul rang (on ne voit qu’une tête) derrière le sionisme et Israël, dans leur agression contre les Palestiniens.

Ceci est-il constitutif d’un collectif juif identifiable engagé dans la promotion d’intérêts juifs ? Officiellement, peut-être pas. Mais effectivement, quand on relève la remarquable unanimité des intentions de toutes ces institutions, la réponse est peut-être bien « oui ». Bien sûr, elles ne représentent pas tous les juifs, et tous les individus juifs ne sont pas responsables des agissements de ces institutions, mais néanmoins, « les juifs » – les juifs organisés, actifs et efficients – sont tout aussi responsables de la poursuite d’intérêts juifs en Palestine et ailleurs que l’étaient « les Américains » au Vietnam, « les Français » en Algérie et « les Britanniques » en Inde.

Alors : pourquoi faudrait-il que notre réponse soit différente ? Pourquoi « les juifs » ne seraient-ils pas aussi responsables que « les Américains » et même pourquoi les juifs ordinaires ne seraient-ils pas aussi responsables que les Américains de base ? Pourquoi ne faisons-nous pas des sit-in devant les bureaux de l’Anti-Defamation League, de la Conférence des Présidents, ou devant les bureaux, et pourquoi pas devant le domicile, des Abe Foxman, Edgar Bronfman et autres Mort Zuckerman, aux Etats-Unis, ou Neville Nagler, en Angleterre ? Pourquoi ne harcelons-nous pas Alan Dershowitz, aux Etats-Unis, ou Melanie Phillips, au Royaume-Uni ? Qu’en est-il du grand rabbin d’Angleterre, qui, en son temps, avait tellement de choses à dire sur Israël et la Palestine ? Pourquoi ne portons-nous pas la lutte devant la moindre synagogue et le moindre centre communautaire juif, où que ce soit, dans le vaste monde ? Après tout, chaque prière de shabbat est dite pour l’Etat d’Israël, dans chaque synagogue majoritaire du pays, dont la plupart sont des points de ralliements pour la propagande et les fêtes de charité sionistes destinées à recueillir des fonds. Alors : pourquoi ces juifs qui choisissent délibérément de mélanger leurs prières et leur politique jouiraient-ils d’une immunité totale, quand et parce qu’ils font leur prière, de nos protestations légitimes contre leur politique ? Quand à ces rares juifs qui se préparent réellement à se lever et à ce qu’on puisse compter sur leur solidarité avec les Palestiniens, pourquoi ne pouvons-nous toujours pas leur manifester la déférence et le respect que nous leur devons, comme nous l’avons fait pour ces rares Américains qui se sont opposés à l’impérialisme américains et pour ces quelques Blancs sud-africains qui se sont opposés à l’apartheid ?

La réponse est simple : nous avons peur. Même en sachant que les juifs sont des gens responsables, qui devraient donc être tenus pour tels, et à qui par conséquent nous devrions demander des comptes, nous sommes effrayés. Nous avons peur, parce que la critique des juifs, en raison de son histoire terrible de violence et de discrimination, semble tout simplement une position trop dangereuse pour être prise – elle risquerait de donner libre cours à une déferlante de haine anti-juive. Nous avons peur, si nous nous mettions à contester le rôle des juifs dans ce conflit, et dans d’autres régions, et si nous nous mettions à tenir les juifs responsables pour responsables, de risquer d’être qualifiés d’antisémites, et de perdre tout soutien. Et, peut-être par-dessus tout, nous avons peur des passions en conflit à l’intérieur de nous-mêmes, qui nous surprennent et nous désarment, dès lors que nous commençons à nous pencher sur la réalité des problèmes.

Le fait de dire la vérité sur l’identité juive, le pouvoir juif et l’histoire juive, entraîne-t-il inéluctablement le fait que des juifs soient traînés dans des camps de concentration et des crématoires ? Bien sûr que non ! C’est la haine, la peur et la suppression de la liberté de pensée et de parole qui conduisent à ces horreurs-là – que la haine, la peur et la censure soient dirigées contre les juifs, ou qu’elles soient commandées par des juifs. Quoi qu’il en soit, en dépit des efforts pour nous convaincre du contraire, nous ne vivons plus au treizième siècle. Il est fort improbable que les Californiens sortent un jour de leurs salles de cinéma, après avoir vu la Passion du Christ de Mél Gibson, chantant « Mort aux juifs ! » sur l’air des lampions… Et, en des temps où des juifs, en Israël / Palestine, soutenus par l’écrasante majorité des organisations juives en Occident, sont en train de profaner des églises et des mosquées en gros et d’oppresser grossièrement des populations chrétiennes et musulmanes entières, on nous pardonnera de l’avoir saumâtre quand nous assistons à un branle-bas de combat pour quelques graffitis, quelque part, sur le mur d’une synagogue.

Si nous nous mettions à marcher dans les brisées des juifs, dans ce conflit, on aurait vite fait d’être taxés d’antisémitisme et nous perdrions vraisemblablement, tout du moins, au début, nos soutiens. La malédiction d’antisémitisme sert depuis si longtemps à effrayer et à réduire au silence toute critique envers les juifs, Israël et le sionisme, et elle serait à coup sûr utilisée, pour discréditer la cause que nous défendons. Mais quoi ? Ils nous traitent d’antisémites, d’ores et déjà, alors qu’avons-nous à perdre ? Edward Said a consacré sa vie à se frayer un chemin dans le champ de mines Israël / sionisme / judaïsme, et il n’a pas une seule fois critiqué les juifs. Cela n’a pas empêché qu’il soit vilipendé pour son « antisémitisme » durant toute sa trop brève vie. Et même après sa mort, cela continue ! En tant que mouvement, nous avons probablement passé au moins autant de temps à être gentils avec les juifs qu’à élever la voix pour défendre les Palestiniens. Et tout ça, pour quoi ? Qu’est-ce que cela nous a rapporté ? Nous ne sommes pas racistes et nous ne sommes pas antisémites, alors qu’ils fassent donc le pire, ça ils savent faire ! Quant à nous, disons le fond de notre pensée !

Cela fait désormais tellement longtemps qu’on dit aux gens que noir, c’est blanc et non seulement ça, mais si quelqu’un s’avisait de nier que noir c’est blanc, il serait immédiatement dénoncé pour antisémitisme, avec toutes les pénalités afférentes… On nous maintient dans un cul-de-sac moral et intellectuel, dont la finalité est de réduire au silence toute critique du pouvoir israélien et juif. En disant l’indicible, nous pouvons nous libérer nous-mêmes, et libérer autrui. Et pensez-y : quelle ne sera pas votre satisfaction, la prochaine fois où on vous taxera d’antisémitisme, de pouvoir répondre : « Eh bien, je n’en sais rien. Mais j’ai des critiques très fortes, mais légitimes à faire aux juifs et à la manière qu’ils ont de se comporter… et j’ai bien l’intention de le faire savoir » ?

Et puis, on ne sait jamais. Qui sait : vous pourriez être agréablement surpris. Israël Shamir, qui n’a aucun problème à appeler un juif un juif, a été spontanément fêté, récemment, lorsqu’il s’est présenté, depuis la salle, lors d’un meeting de solidarité, à Londres ? J’en ai le témoin direct. Son premier livre en anglais venait d’être publié ; Shamir correspond librement avec de nombreux intellectuels respectés, et il appartient au conseil d’administration de l’Association pour Un Etat Unique et Démocratique en Palestine ainsi qu’à celui de Deir Yassin Remembered. Peut-être s’agit-il tout simplement d’une nouvelle histoire de vêtements du roi : on va peut-être se rendre compte que le roi est nu ! ? ! Peut-être n’attendons-nous plus qu’un enfant innocent donne le coup de sifflet qui nous le fera remarquer ?

La situation à laquelle le peuple palestinien est confronté est absolument terrible. Les vieilles stratégies politiques ne nous ont menés nulle part. Il nous faut un débat nouveau et élargi. Peut-être un discours nouveau, et crédible, qui mette les juifs et la judaïté au centre critique de nos discussions fait-il partie des solutions ?

Et, encore ceci : dans un article précédent, paraphrasant Marc Ellis, j’écrivais :

« Aux chrétiens et pour l’ensemble du monde non-juif, les juifs disent ceci : « Vous présenterez des excuses pour la souffrance juive, encore et encore et encore. Et quand vous vous serez excusés, vous vous excuserez encore. Quand vous aurez assez présenté d’excuses, nous vous pardonnerons… à condition que vous nous laissiez faire ce que bon nous semble, en Palestine ! »

Shamir m’a pris au mot. « Eisen pêche par optimisme », a-t-il commenté, ajoutant : « La Palestine n’est pas l’objectif ultime des juifs… Leur objectif ultime, c’est le monde. »

Eh bien, je n’en sais rien. Mais si, comme cela semble aujourd’hui vraisemblable, la conquête de la Palestine est terminée et l’Etat d’Israël s’étend de Tel Aviv jusqu’au Jourdain, à quoi pouvons-nous nous attendre ? Les juifs d’Israël, soutenus par les juifs en-dehors d’Israël, vont-ils désormais respecter le droit, vivre pacifiquement à l’intérieur de leurs frontières et jouir des fruits de leur victoire, ou en voudront-ils encore plus ? A qui le tour, maintenant ?

[M. Paul Eisen est le président de l’association Deir Yassin Remembered.]

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