22/01/2009

Mythe fondateur d’Israël

Source : http://www.silviacattori.net/article572.html

 

Mythe fondateur d’Israël
Jonathan Cook : Quand un best-seller israélien contredit un mythe fondateur
Personne n’est davantage surpris que Shlomo Sand (l’auteur) au constat que sa dernière somme universitaire figure déjà depuis dix-neuf semaine sur la liste des bestsellers israéliens, et qu’un professeur d’histoire comme lui connaisse ainsi un succès sans précédent, en dépit du fait que son ouvrage s’attaque au Tabou des Tabous israéliens.
8 octobre 2008

Shlomo Sand

M. Sand avance que l’idée d’un peuple juif – dont le besoin d’un havre de paix fut utilisé, à l’origine, pour justifier la création de l’Etat d’Israël – n’est qu’un mythe, qui a été inventé voici, de cela, tout juste cent ans.

Spécialiste d’histoire européenne à l’Université de Tel Aviv, M. Sand s’est basé sur une recherche historique et archéologique exhaustive pour étayer non seulement sa propre thèse, mais plusieurs autres – tout aussi rafraîchissantes.

De plus, il avance que les juifs n’ont jamais été exilés de la Terre Sainte, que la plupart des juifs contemporains n’ont aucun lien que ce soit avec la terre appelée Israël et que la seule solution politique du conflit avec les Palestiniens ne peut consister qu’en l’abolition de l’Etat juif.

Le succès de son ouvrage [en hébreu] When and How Was the Jewish People Invented ? est appelé à se répéter, dans le monde entier. Une traduction en français [Comment le peuple juif fut inventé, aux éditions Fayard], mise sur les rayons des librairies au mois de septembre, se vend si rapidement qu’elle a déjà dû être rééditée à trois reprises !

D’autres traductions sont en cours, dans une douzaine de langues, dont l’arabe et l’anglais. Mais l’auteur a d’ores et déjà prédit une réaction violente du lobby pro-israélien, quand l’ouvrage sera lancé aux Etats-Unis, l’année prochaine, par Verso, son éditeur en langue anglaise.

Par contraste, explique-t-il, les Israéliens se sont montrés, sinon carrément des fans, tout au moins curieux de connaître son argumentation. Tom Segev, un des journalistes les plus en vue du pays, a qualifié l’ouvrage de « fascinant et provocateur ».

Etonnamment, poursuit M. Sand, la plupart de ses collègues universitaires, en Israël, se sont gardés de réfuter ses arguments, une des rares exceptions étant Israel Bartal, professeur d’histoire juive à l’Université Hébraïque de Jérusalem. S’exprimant dans les colonnes du quotidien israélien Haaretz, M. Bartal s’est très peu attaché à réfuter les affirmations de M. Sand ; il a consacré le plus gros de son article, en lieu et place, à une défense et illustration de sa profession, suggérant que les historiens israéliens ne sont pas aussi ignorants au sujet du caractère totalement fictionnel de l’histoire juive que le prétend M. Sand.

M. Sand explique que l’idée d’écrire ce livre lui est venue il y a plusieurs années, mais qu’il a attendu jusqu’à tout récemment pour s’y consacrer pleinement. « Je ne saurais prétendre faire preuve d’un courage particulier en publiant ce livre, aujourd’hui », a-t-il déclaré. « J’ai attendu d’être titulaire d’une chaire universitaire : vous savez, dans le monde universitaire israélien, avant de pouvoir exprimer des opinions telles que celles-là, il y a un prix à payer ! »

Exactement de la même manière, l’idée sioniste contemporaine selon laquelle les juifs se devraient de « revenir » de leur soi-disant « exil » [de la diaspora, ndt] en Terre Promise est totalement étrangère au judaïsme, a ajouté M. Sand.

« Le sionisme a totalement modifié la vision de Jérusalem. Auparavant, les lieux saints étaient considérés comme des endroits auxquels le croyant aspirait, mais qu’il n’envisageait en aucun cas d’habiter. Si, durant deux millénaires, les juifs sont restés à l’écart de Jérusalem, ce n’est nullement parce qu’ils ne pouvaient pas matériellement y « retourner », mais bien parce que leur religion, le judaïsme, leur interdisait d’y retourner avant la venue du Messie. »

Au cours de ses recherches, il eut la surprise de sa vie lorsqu’il commença à étudier les vestiges archéologiques remontant à l’ère biblique :

« Je n’avais pas été élevé en sioniste, mais comme tous les autres Israéliens, il était évident pour moi que les juifs étaient un peuple vivant en Judée et qu’ils en avaient été exilés par les Romains, en l’an 70 de l’ère chrétienne.

« Mais ayant commencé à étudier les indices archéologiques, j’ai découvert que tant le royaume de David que celui de Salomon étaient purement légendaires.

« De même, en ce qui concerne l’exil. De fait, vous ne pouvez expliquer ce qu’est la judaïté, s’il n’y a pas d’exil. Mais, m’étant mis en quête d’ouvrages historiques décrivant les circonstances dudit exil, je n’en ai trouvé aucun. Pas un seul.

« Pour la bonne raison que les Romains n’ont exilé strictement aucun des peuples dont ils avaient conquis le territoire. En réalité, les juifs vivant en Palestine étaient dans leur écrasante majorité des paysans, et toutes les preuves archéologiques suggèrent qu’ils étaient restés sur leurs terres. »

En revanche, M. Sand adhère à une théorie alternative, davantage plausible : l’exil a été un mythe, répandu par les premiers chrétiens, afin de convertir des juifs à la nouvelle religion : « Les chrétiens voulaient inciter les dernières générations de juifs, à l’époque, à croire que leurs ancêtres auraient été chassés et exilés par Dieu, qui voulait les punir [de leur impiété et de leur méconduite, ndt] »

Bon, alors : s’il n’y a jamais eu d’exil, comment se fait-il donc que de si nombreux juifs aient fini par se retrouver dispersés sur toute la planète Terre, avant que l’Etat d’Israël, à l’époque contemporaine, n’eut commencé à les encourager à « revenir » ?

M. Sand explique que, durant les siècles ayant immédiatement précédé, et suivi, l’apparition du christianisme, le judaïsme était une religion pratiquant un prosélytisme intensif, littéralement en proie à une fringale de conversions : « La littérature latine de l’époque mentionne constamment ce phénomène ».

Des juifs se rendirent ainsi dans d’autres régions, dont ils cherchèrent à convertir les habitants, en particulier au Yémen, et parmi les tribus berbères de l’Afrique du Nord. Plusieurs siècles plus tard, le peuple du Royaume khazar, au Sud de la Russie actuelle, allait se convertir en bloc au judaïsme, donnant ainsi naissance aux juifs ashkénazes d’Europe centrale et orientale.

Ynet, le site ouèbe du quotidien Yediot Ahronot, le plus diffusé en Israël, a souligné cette histoire : « Des archéologues russes ont retrouvé la capitale juive, recherchée depuis des siècles. » Et pourtant, aucun journal israélien, précise M. Sand, n’a pris conscience du fait que cette découverte cruciale remettait en cause tous les récits standards de l’histoire juive.

Autre question corollaire, suscitée par le récit de M. Sand, et qu’il pose lui-même : « Si, dans leur écrasante majorité, les juifs n’ont jamais quitté la Terre Sainte, alors, que sont-ils devenus ? »

« On ne l’enseigne pas dans les écoles israélienne, mais la plupart des pionniers du sionisme, dont David Ben Gurion [le premier Premier ministre israélien], étaient persuadés que les Palestiniens étaient les descendants des juifs authentiques ayant vécu en Palestine. Ils étaient convaincus que les juifs, bien des siècles s’étant écoulés, s’étaient convertis à l’Islam. »

M. Sand attribue la réticence dont font montre ses collègues à avouer qu’ils sont d’accord avec lui au fait que cela reviendrait, pour eux, à reconnaître implicitement, comme énormément de monde, que tout l’édifice de la soi-disant « histoire juive » enseignée dans les universités israéliennes n’est qu’un château de cartes.

Le problème fondamental de l’enseignement de l’histoire en Israël, explique M. Sand, remonte à une décision prise dans les années 1930, de faire éclater l’histoire en deux disciplines : l’histoire générale, d’un côté, et l’histoire juive, de l’autre. L’ « histoire juive » était censée justifier qu’on y consacrât une chaire universitaire à part, au motif que l’expérience historique juive était considéré comme « unique » en son genre.

« Dans nos universités, en Israël, il n’y a pas de faculté de science politique juive, ou de sociologie juive. Seule l’histoire est ainsi enseignée de cette façon, et cela a permis à des spécialistes ès-histoire juive de vivre dans un monde parfaitement insulaire et conservateur, où ils sont totalement à l’abri des découvertes de la recherche historique.

« On m’a critiqué, en Israël, parce que j’ai écrit au sujet de l’histoire juive, alors que ma spécialité, c’est l’histoire européenne. Mais un livre tel que celui-ci a besoin d’un historien auquel soient familiers les concepts de l’investigation historique validés, reconnus et utilisés par le monde académique du reste du monde. »

Jonathan Cook
The Electronic Intifada, le 8 octobre 2008.

Jonathan Cook, écrivain et journaliste, vit à Nazareth, en Israël. Ses derniers ouvrages publiés sont : Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East (éditions Pluto Press) et Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair (éditions Zed Books). Vous pouvez consulter son site ouèbe à l’adresse URL suivante : http://www.jkcook.net/.

Cet article a été publié originellement dans The National, un quotidien d’Abu Dhabi. Il est reproduit ici avec son autorisation.

Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier.

Version originale en anglais :
http://electronicintifada.net/v2/article9884.shtml

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